La maison du rocher (2)

L’espoir se délite au fil des jours, je me retrouve coincée dans un quotidien sans horizon, je sais bien que jamais je ne sauverai ma peau, parce que je suis capable d’aimer pour la musique d’une voix, le haussement d’un sourcil, la chaleur d’une peau ou de la peine dans un regard. Lorsque je suis née, la vieille tante de ma mère, qui l’avait accueillie et hébergée dans sa modeste cabane dans un petit village à l’ouest du pays, après qu’elle soit tombée enceinte d’un homme dont elle parlait très peu, lui avait chanté que je vivrais pour aimer, elle avait pris une aiguille et l’avait chauffé à la bougie, pour la désinfecter, puis m’avait transpercé l’oreille, pour que je pleure et que je puisse m’accrocher à la vie comme plus tard j’accrocherai des bijoux à ce trou de naissance.

Je ne connais pas les conséquences de ce piercing qui m’aura arraché un cri terrible, c’est Nenna, la vieille tante qui me racontait cette histoire le soir, pour que je m’endorme, lorsqu’elle me gardait des semaines durant sans que je vois ma mère qui travaillait à Alger. Je me souviens que je m’installais sur ses genoux, que je lui caressais son visage très ridé et tatoué, pendant qu’elle me racontait sans transition : la guerre, ma mère, les fleurs, son mari mort à la guerre, ses enfants partis à l’étranger pour ne jamais revenir et puis ma mère encore et ma naissance et la beauté du feu qu’on admirait dans son poêle, puis elle se faisait un café sur ce même feu et allumait la cigarette qu’elle gardait au dessus de son oreille. C’était le signal pour que je me couche et que j’arrête de poser des questions, parce que Nenna avait besoin de reposer son corps chétif et se remettre de tous les souvenirs qu’elle me racontait inlassablement comme pour se prémunir de l’oubli.

Je vis pour aimer, j’ai grandi sans nom, sans père, mais c’était bien indiqué partout, sur mes papiers, « Amel, identité du père inconnue » j’étais une mineure, fille de pute, et j’ai appris à en être fière parce que ma mère avait bien trimé pour que je vive, en dépit de ses amours passées, de sa peine profonde qui l’a épuisée jusqu’à sa mort précoce alors même que je n’avais pas 20 ans.

 

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